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Lorsque Antoine Marneur a présenté sa mise en voix de "Jusqu’à Denver (A toute allure)" d’Oliver Bukowski au Théâtre de la Tête Noire en avril 2005, ma co-traductrice Marie-Luce Bonfanti et moi, avons été époustouflées par la grande force et la sensibilité qui émanaient de ce travail. En effet, Antoine Marneur et ses comédiens étaient parvenus de façon étonnante à pénétrer et à intérioriser la langue et la théâtralité si particulières de cet auteur allemand – et à nous la rendre dans toute sa dimension : pleine d’humour et de tendresse, implacable et désespérante à la fois. Toute la complexité de l’univers bukowskien y était, alors même que ces personnages-là avaient dépassé leur spécificité allemande pour nous montrer tout simplement des êtres humains, trop humains…
Crista Mittelsteiner (traductrice), septembre 2007
La maison du bout

Texte : Oliver Bukowski
Mise en scène : Antoine Marneur
Assistante mise en scène Marie-Laure Couly-Lachaud Comédiens : Phyllis Yordan, Mouss, Vincent Jaspard , Patrick Larzille, Aurélien Falkowska

Scénographie & lumières : Nicolas Simonin
Costumes : Mariane Delayre
Création sonore : Pierre Margot
Régie générale : Baptiste Rilliet
Attachée de production : Marie-Laure Lachaud Visuel : Pascal Ronceray

PRODUCTION : Théâtre du Détour.
CO-PRODUCTION : Théâtre de Chartres (scène conventionnée)
La compagnie est subventionnée par la Ville de Dreux, la Ville de Chartres, le Département d'Eure et Loir et bénéficie du soutien de la DRAC Centre et de la Région Centre.

Création

A toute allure jusqu’à Denver texte Oliver Bukowski traduction Crista Mittelsteiner et Marie- Luce Bonfanti

Le maître-nageur Horst (Hotte) Paschke et le charbonnier Lothar (Lothi) Ackermann, n’en peuvent plus de leur vie de laissés pour compte dans l’Allemagne réunifiée. Ils se partagent appartement, cannettes de bière et Monika, la poupée gonflable. Leur petite vie va à la dérive lorsque Hotte découvre, dans la piscine dont il est le gardien, le corps sans vie de Thomas Terrer, un fils de famille aisée. Aussi, décide-t-il, avec son compère, de demander une rançon aux parents. En utilisant les schémas de la télé, ils écrivent des lettres de chantage, rêvent de fortune, de femmes, de renaissance. C’est compter sans les résistances du couple Terrer, prisonniers d’une relation sado-masochiste exemplaire, et des stratégies minables mises au point par ces deux ravisseurs de pacotille pour rendre leur kidnapping vraisemblable. Un rêve tendre et trop beau, qui trouvera une fin tragique.

Oliver Bukowski est né en 1961 à Cottbus. Après son baccalauréat, fait des études de philosophie de 1985 à 1990, à partir de 1987 spécialisation en psychologie sociale (mémoire de thèse : « Concepts de la théorie moderne de la motivation »). Il passe ensuite un doctorat en sciences sociales à l’Université Humboldt de Berlin. Bukowski est co-instigateur et fondateur de l’association THEATERLOGE. Depuis l’interruption de ses études en novembre 1991 il vit de sa plume à Berlin.

Il fait partie- avec Daniel Call, Theresia Walser, Albert Ostermaier - de cette jeune génération d'auteurs qui intéresse les metteurs en scène, en Allemagne et ailleurs : ses pièces sont traduites et jouées en Grande-Bretagne, Finlande, Russie, Pologne, Portugal, ainsi qu'en Suède, Roumanie, Italie et Hollande.

Ses personnages - des "Ossis", c'est-à-dire des ex-Allemands de l'Est - ne sont pas sortis indemnes de la disparition de la RDA et l'Allemagne vit encore aujourd'hui le choc de deux cultures qui s'affrontent. Son théâtre naît de cette opposition mais pas uniquement : son écriture dramatique tire sa force de la résonance universelle émanant de personnages qui revendiquent leur droit à la vie. Issus des classes sociales défavorisées, ils sont souvent en décalage par rapport à la société. L'auteur s'empare de ses contemporains et les passe au tamis avec l'acuité d'un chercheur d'or. Il restitue la part de poésie qui résiste en eux et cisèle des figures burlesques et pathétiques.

Oliver Bukowski mélange la langue allemande à des dialectes locaux. Un théâtre quotidien transcendé par la poésie des personnages : ce sont des êtres déclassés mais qui sont mis en lumière par ce qu’ils ont de plus intime, de plus poétique, de plus immanent. En outre, cette écriture questionne immédiatement l’espace de la dramaturgie, notamment en ce qui concerne l’inscription du corps dans l’espace. La création me paraît se situer non pas à côté du texte mais dans l’inscription du corps dans l’espace suscité par l’espace textuel.
Fidèle à l’esprit de Brecht, Oliver Bukowski s’adresse à la classe bourgeoise européenne, cette classe sociale qui a un certain pouvoir économique et médiatique afin d’interroger son mode de vie, ses contradictions, ses frustrations. L’écriture de Bukowski confronte le public à ses mesquineries, ses démissions et rend criants ses petits arrangements de conscience en dénonçant la comédie sociale qui est la sienne et les violences du monde qu’il contribue à entretenir.

A la lecture de A toute allure jusqu'à Denver, j'ai tout de suite pensé au cinéma des Frères Coen et en particulier à leur film Fargo. A la manière d’Oliver Bukowski, leur écriture est empreinte d’absurde et d’humour noir, choisissant des protagonistes atypiques et des personnages improbables plongés dans des situations rocambolesques. On peut noter dans Fargo, tout comme dans la pièce de Bukowski, le soin apporté au dialecte, cadences, tic de langage et phraséologie d’une région. Ethan Coen raconte dans un entretien que « c’est à partir du langage que l’on peut raconter une histoire. En écrivant une histoire, on cherche à construire un monde, et cela passe en grande partie par la façon dont les personnages s’expriment. » On retrouve cette même intention dans A toute allure jusqu’à Denver d’Oliver Bukowski.

Ce qui me touche aussi beaucoup chez les frères Coen c’est que leur filmographie est toute entière centrée sur les personnages. C’est par eux que passent les émotions, dans leur manière de réagir face aux situations les plus cruelles et les plus absurdes. Comme chez Bukowski, le héros typique des frères Coen est celui qui n’a absolument rien d’héroïque, le parfait loser. Et si la situation est très cruelle et très violente nous ne pouvons la supporter que parce que les personnages dans leur bassesse et leur cupidité sont profondément humains. Il y a toujours une certaine tendresse et une profonde empathie dans la manière dont ils sont décrits. C’est pour ces figures émouvantes de gens du quotidien, banals, parfois vils, violents, souvent drôles, outrés et excessifs que j’aime le cinéma des frères Coen et l’écriture d’Oliver Bukowski. Ramener au premier plan le personnage et le récit. Une scène vivante qui s’avère nécessaire pour une société étourdie par les images télévisées et l’univers médiatique, mais aussi en manque d’humanité et que l’artifice et la superficialité des images vident de sa substance.

Antoine Marneur, janvier 2008